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Le théorème de Marguerite

Bande-annonce du film

Retrouvez ici l’interview complet de la réalisatrice du Théorème de Marguerite, Anna Novion et de la mathématicienne Ariane Mézard, fait par Anne Boyé.

Cet interview est à la base de l’article (réservé aux abonné-es) publié dans le magazine Tangente : Le Théorème de Marguerite : « Elle s’en sort grâce aux maths », par Anne Boyé.

Anne Boyé à Anna Novion

Je suis très heureuse de vous rencontrer. J’ai été spectatrice au Festival de cinéma de La Baule et c’est là que j’ai vu Le théorème de Marguerite et que je vous ai aussi entendu présenter le film. Mais je n’avais pas eu l’occasion de vous approcher plus. Je me présente aussi tout de même, puisque je fais cette interview pour le magazine Tangente. Je ne sais pas si vous le connaissez. Moi- même, je suis présidente de l’association femmes et mathématiques. Je suis évidemment très intéressée par le sujet de votre film. Ça m’a passionnée puisque finalement ça recoupe beaucoup de problématiques et de questionnements et des approches que nous avons des mathématiques. C’est un film formidable. Pour parler du film, j’ai été très émue. Peut- être, vous l’avez été quand il a été projeté à La Baule, mais il a été projeté dans beaucoup de festivals, je crois. Et finalement, cette émotion a saisi le public au fur et à mesure du déroulement de la fébrilité de Marguerite, de son anxiété, de son contact avec le reste du monde. Un public qui, a priori, connaissait peu de choses en mathématiques et ne savait pas beaucoup, voire pas du tout comment fonctionne la recherche mathématique.

Et vraiment, c’était très, très émouvant. Donc je me suis dit : faire un film sur les mathématiques, sur une jeune mathématicienne, réussir à séduire le public, c’est absolument fantastique Merci.

Ariane Mézard

Je suis vraiment désolée pour le retard, j’avais quelqu’un dans mon bureau.

Anne Boyé

Aucun problème. Voilà, j’avais juste dit que je me présentais aussi puisque je suis… Je fais cette interview pour le magazine Tangente et je suis moi-même présidente de l’association femmes et mathématiques. Je suis intéressée à plus d’un titre par les échanges qu’on va pouvoir avoir et j’en suis vraiment très, très, très, très heureuse.

Donc, Ariane, par exemple, est- ce que vous connaissiez, avant, le monde du cinéma et comment avez-vous rencontré Anna ?

Ariane Mézard

Moi, je ne connaissais rien du tout du cinéma. Et c’est Anna qui m’a trouvée.

 Anne Boyé

Ca a été une bonne expérience ?

Ariane Mézard

Oui, c’est peut-être un peu ridicule de dire ça, mais c’est une partie de ma vie la plus joyeuse. D’accord, j’ai mes enfants qui sont au-dessus tout de même. C’est effectivement une expérience extrêmement à la fois intéressante et même captivante et très joyeuse. Je pense que c’est à la fois une grande amitié, à titre personnel, et une expérience professionnelle, puisque chacune, on avait un objectif. Celui d’Anna, c’était de faire le film. Moi, j’ai vu tout de suite une opportunité de faire un peu de diffusion des mathématiques, de répondre à des questions auxquelles on est toujours confronté. Pourquoi on aime les maths ? Qu’est- ce que c’est que faire de la recherche en maths ? Pour moi, à titre professionnel, c’est une question importante parce qu’effectivement, il y a une désaffection des mathématiques. Il y a un enjeu majeur économiquement. J’ai l’impression que ça fait partie de mes missions de faire ce travail. Il y avait cette correspondance professionnelle, mais je pense qu’à titre personnel, c’est une grande amitié et puis une fascination pour la personne d’Anna qui a des qualités extraordinaires, qui sait sortir de… « Sortir », ce n’est pas le bon mot, mais permettre à chacun d’exprimer ce qu’il a envie de faire.

Je l’ai vu à travers les différents corps de métier que j’ai découvert au moment des films. Autour des étapes du film, j’ai découvert toutes sortes de métiers. C’est le talent d’Anna que chacun ait envie de faire au mieux. Moi, j’avais envie de faire au mieux. C’est ça. Voilà, je ne sais pas.

Anne Boyé

Et donc, Anna, est-ce que vous vous attendiez à tout ça quand vous avez… Peut- être, vous allez m’expliquer les idées, pourquoi vous avez eu l’idée de faire ce film. Est- ce que vous, vous avez découvert un autre univers auquel vous ne vous attendiez pas ? Ou est- ce que ça correspond exactement à ce que vous aviez envisagé ?

Anna Novion

Non, non. En fait, à la base, les mathématiques sont arrivées dans un second temps. Au début, le film … Je pense qu’il y a des films qui se trouvent très rapidement et des films qui mettent du temps à s’écrire. Celui-ci fait partie de la deuxième catégorie. Et c’est vraiment même la difficulté de l’écriture qui a permis de trouver le sens du film et de trouver le cœur du film. Et ça, Ariane en est témoin. Parce qu’elle a vu la longueur aussi, la difficulté de ce film à voir le jour. Et en fait, au tout début de l’écriture, j’avais envie de repartir d’une émotion et d’un sentiment que j’avais traversé quand j’avais une vingtaine d’années, où j’ai été malade, assez gravement malade et je n’avais pas pu sortir de chez moi pendant à peu près six mois. Et au moment de ma guérison, je m’étais sentie très, très en décalage avec les jeunes de mon âge et je m’étais sentie très enfermée pendant tous ces mois. Et j’avais eu un vertige. J’avais vraiment ressenti un vertige à ma guérison. Et en fait, c’était en repensant à ces émotions que j’ai eu envie de commencer à écrire ce film. Et il s’est trouvé que ne voulant pas du tout parler de ma propre histoire, je me suis dit « Comment retranscrire cette idée d’enfermement et ce décalage que j’avais ressenti de près, comment le retranscrire dans une autre histoire ? »  Et là, je me suis intéressée aux grandes écoles en me disant : c’est quand même des gens qui travaillent a priori en vase clos, qui sont quand même dans des milieux un peu fermés. Et en fait, progressivement, tout ça m’a amenée vers des mathématiciens. Et c’est là où j’ai découvert tout un monde que je ne connaissais en fait pas du tout et qui m’a franchement intéressée parce que déjà, je me suis dit « Tiens, c’est des gens qui sont assez atypiques, qui semblent tous extrêmement passionnés ». Au début, j’avais rencontré, je me rappelle, des étudiants en mathématiques, des garçons, parce que la plupart des mathématiciens et des étudiants et des professeurs sont des garçons. C’est vraiment un milieu qui est pratiquement exclusivement masculin. Ça, on s’en rend vite compte.

Anne  Boyé

D’ailleurs, tout à l’heure, vous avez dit mathématicien et moi, tout de suite, j’ai dit « et mathématicienne », mais c’est vrai que le milieu des mathématiciens est hélas très masculin.

Anna Novion

C’est une des choses que vraiment prend en charge le film, je l’espère. En fait, il y a eu plein de choses où je me suis dit « mais tiens, ça ressemble un tout petit peu aussi… Il y a des analogies des comparaisons avec mon propre métier, même s’il y a de plus en plus de femmes réalisatrices». Mais c’est quand même un milieu où pendant longtemps, il a fallu se battre pour qu’il y ait de plus en plus de femmes réalisatrices. Et c’était un milieu aussi exclusivement masculin il y a encore quelques années. Donc voilà, j’ai vu comme ça un peu des similitudes. Et puis je voyais aussi que quand j’avais rencontré ces premiers étudiants qui ne parlaient que de mathématiques, que leurs discussions n’étaient que mathématiques. Et je me disais, mais finalement, moi, c’est un peu pareil quand je côtoie des gens qui font aussi du cinéma. On ne parle que de cinéma. Et dès qu’il y a une personne qui est étrangère à ce milieu à chaque fois, alors que le cinéma, peut- être, c’est plus facile de comprendre que les mathématiques si on n’est pas mathématicien, pour autant, très souvent, on sent qu’on écarte des gens de la discussion.

Il y a eu plein de choses comme ça qui n’ont cessé de me rappeler mon propre métier. Et il y a eu la rencontre absolument déterminante qui est celle avec Ariane, elle le sait tout autant que moi. Et je pense que ça a été une sorte de coup de foudre. J’ai eu l’impression, comme dans Avatar, ou on plug, ou on se plug. Moi, j’ai eu ce sentiment là avec Ariane, c’est- à- dire que dès qu’elle a commencé à s’exprimer sur son métier, là, j’ai vraiment eu l’impression qu’elle me parlait de mon propre métier. C’est- à- dire que très vite, elle m’a parlé de nécessité, elle m’a parlé de passion, elle m’a parlé d’abnégation, de toutes ces choses qui sont nécessaires à la création mathématique et qui sont aussi nécessaires à la création artistique. Et je me suis rendue compte,  et je me rappelle, Ariane, très vite, tu m’avais dit « mais nous, on est des poètes » que tu avais l’impression d’être une poète.

Et c’est quelque chose que j’ai très vite compris. Et en fait, Ariane est vraiment une mathématicienne et une amie, et qui m’a vraiment permis de comprendre à quel point les mathématiques sont créatives. Et c’est quelque chose que, je pense, je n’avais pas complètement perçu avant. Et à quel point il y a de la poésie dans les mathématiques, à quel point il y a de l’imaginaire dans les mathématiques. Et voilà. Et à partir de ce moment- là, à partir du moment où j’ai rencontré Ariane, qui a vraiment été fondamentale pour ce projet, je crois que le projet s’est mis à vivre un peu autrement. Et après, les maths ont pris en fait une importance bien plus grande que ça avait avant. Et voilà. Et le film s’est progressivement construit ainsi au fur et à mesure des rencontres, au fur et à mesure des discussions avec Ariane, au fur et à mesure avec mon scénariste aussi, le travail avec mon scénariste, etc. Et progressivement, c’est devenu un film de quête mathématique où c’est vraiment Marguerite qui, finalement, n’a qu’une seule obsession et qu’une passion, c’est cette conjecture de Goldbach et qu’elle cherche par tous les moyens à vouloir prouver.

Et donc voilà. A partir de ce moment- là, avec mon scénariste Mathieu Robin, on s’est dit « Voilà, c’est vraiment un film de quête. » A partir de ce moment- là, on s’est mis à regarder aussi des films de quête. Moi, je me suis dit, mais tiens, je vais regarder des films qui parlent de choses où a priori, je n’y comprends rien et pourtant, je suis complètement suspendue au récit. Par exemple, comme Le Stratège, c’est avec Brad Pitt, j’ai oublié le nom du réalisateur, ou des films de Damien Chazelle, que ce soit Whiplash, que ce soit First Man. On n’a pas besoin de comprendre le jazz ni de savoir comment aller sur la lune pour être complètement derrière les yeux du personnage, derrière sa passion, derrière son obsession. Et le film s’est construit comme ça. La réponse était très longue, je sens.

Anne Boyé

Ça met en scène plein de choses que moi j’ai ressenties en regardant ce film et donc c’est un écho. C’est vrai que, par exemple, au sortir de la projection, puisque beaucoup savait que moi, je suis mathématicienne, etc. Plusieurs personnes m’ont dit « Mais Anne, c’est vraiment comme ça les mathématiques ? C’est vraiment comme ça que ça se passe ? » Autrement dit, la plupart des personnes qui étaient là n’avaient rien compris au sujet mathématique, quoique c’est quand même une très bonne idée d’avoir pris un sujet d’arithmétique, parce qu’on peut l’énoncer de telle sorte qu’une grande majorité de personnes voient à peu près de quoi il s’agit et on découvre que c’est immensément difficile et immensément complexe et qu’il y a des fils qui se déroulent. Et ça aussi, c’est quand même un exploit d’avoir bien choisi ce sujet. Moi, par exemple, j’ai écrit des choses sur Sophie Germain et il y avait des échos, évidemment, entre Sophie Germain et la recherche de Marguerite, parce que c’est ça. Et donc, je pense que-

Anna Novion

 Il y avait aussi, pardon, je vous coupe, mais il y avait un documentaire aussi dont m’avait parlé Ariane et que j’ai très vite vu et qui nous a énormément inspirées à l’écriture. C’est le documentaire qui s’appelle, je crois, Le théorème de Fermat. Dis- moi, Ariane, si je me trompe, mais je crois que ça s’appelle Le théorème de Fermat et où c’est Andrew Wiles.

Anne Boyé

Andrew Wiles, bien sûr

 Anna Novion

Et toute Cette histoire c’est sa vie. On n’y comprend rien. On s’en fout complètement de pas comprendre. On n’est pas dans la tête de Wiles. Et il y a quelque chose de toute façon, quand on a des personnages qui sont complètement obsessionnels, qui sont complètement passionnés et qui sont un peu hors norme au niveau des capacités. Ça en fait un peu des super héros, quelque part. Je crois qu’on accroche. Il y a quelque chose d’un super héros et on est tellement scotché de son intelligence que du coup, il y a quelque chose qui passionne et qui est un peu spectaculaire. Ce documentaire, il y avait vraiment ça et on a même repris. On s’est beaucoup inspiré de ce documentaire qui nous a vraiment aidés sur un moment. Comment c’est de travailler en cachette avec quelqu’un, etc.

Anne Boyé

La problématique de l’erreur aussi, quand Andrew Wiles présente sa démonstration et que tout d’un coup, il y a une erreur, c’est vrai que c’est très similaire. Le public est catastrophé et en tout cas c’est extraordinaire de voir le public réagir à ce moment- là.

 Il y a l’autre volet qui est que c’est une jeune femme. C’est une jeune femme. Ça quand même, c’est aussi extrêmement important.

 La question que je posais et c’est peut-être plutôt Ariane qui peut dire quelque chose là- dessus. Elle est isolée, elle l’est… Parce qu’elle fait des mathématiques ou parce qu’elle est femme ? Est-ce que ça va de pair cette histoire ? Parce qu’à un moment donné, on la voit sortir quand même de son isolement. Je me posais aussi une question, puisque je me préoccupe beaucoup des femmes et des mathématiques. Comment le jeune public, les jeunes filles, les jeunes femmes reçoivent ce film d’une certaine manière ? Est-ce que faire des mathématiques, ça a l’air d’être un truc passionnant, qui prend la vie, qui nous absorbe complètement, mais en même temps qui nous isole ? La sortie de l’isolement de Marguerite est aussi quelque chose d’important. J’imagine qu’Ariane, vous avez plus ou moins plongé dans des choses que vous connaissiez ou que vous aviez vécues ou que d’autres avaient vécues.

Ariane Mézard

Je pense qu’effectivement, la solitude, c’est quelque chose d’important. Je suis désolée, ma connexion n’est pas fiable pour moi, je suis à l’Ecole.

Je crois qu’un des messages qu’Anna voulait faire passer et auquel j’étais très sensible, c’est qu’en fait, on ne peut réussir qu’avec les autres. La nécessité du rapport à l’autre. Effectivement, les mathématiques, c’est une activité où on est solitaire, mais en fait, on n’arrive à progresser qu’en se confrontant aux autres. Donc c’était nécessaire qu’elle sorte de cette solitude. Et je crois que c’est un des messages.

Et puis aussi, pour reprendre le côté femme, le message aussi féministe, c’est que c’est quelqu’un qui choisit sa vie, qui fait des choix qui sont parfois extrêmes, qui la mettent en danger. Mais elle fait ses choix et elle se laisse… Ce n’est pas une victime, en fait. Elle reste maître ou maîtresse de son destin à tout moment.

Anne Boyé

Oui, ça, c’est vrai que c’est très important. Tout à fait. Même vis- à- vis de son directeur de thèse, finalement, elle a le cran de dire « Tant pis, je me débrouille toute seule. »

Ariane Mézard

Exactement. Elle est à la fois très fragile et très forte. Je pense que c’est le personnage qu’a créé Anna. C’est vraiment une super Héroïne qui peut faire rêver les petites filles et les petits garçons. On a envie d’être ce personnage qui contrôle sa vie, qui assume ce qu’elle est. Si elle n’est pas bonne en maths, elle doit arrêter les maths, mais c’est normal. Si elle n’est pas séduisante, elle n’est pas séduisante. C’est normal, il faut faire avec ce qu’on est et faire sa vie.

Anna Novion

Il y a une expression que j’aime bien pour Marguerite : c’est un petit soldat qui n’obéit pas aux ordres.

Anne Boyé

Oui, tout à fait. Ce qui est intéressant, je pense, parce que, par exemple, dans notre association, on essaye de susciter de l’intérêt, que les jeunes filles se disent « les maths, c’est aussi pour moi », etc. Et que souvent dans la littérature, ce qu’on trouve, c’est des biographies de femmes mathématiciennes du passé. Et là, c’est une jeune femme complètement actuelle, qui est dans la vie actuelle. Et c’est vrai que quand elle échappe à l’ENS, au moins provisoirement, elle est plongée dans le monde contemporain et elle s’en sort. Elle s’en sort aussi grâce aux maths. Ça, c’est quand même intéressant aussi. Par exemple, cette idée du Mah-Jong, c’est assez extraordinaire. Comment c’est venu ?

 Anna Novion

C’est vraiment une idée scénaristique à la base. On s’est demandé avec Mathieu, mon scénariste, comment les mathématiques pourraient se rappeler à elle, mais dans le monde extérieur et dans le monde un peu de tous les jours. C’est comme ça qu’on… Au début, on avait pensé au poker et puis on s’est dit que c’est quand même un peu cliché. On a l’impression qu’on avait déjà vu pas mal de fois. Et puis, il y a eu cette idée du Mah-Jong qui est apparue. Et quand je suis allée regarder un peu sur Internet, je trouvais que les tuiles, déjà, elles étaient très belles et qu’au niveau du son aussi, c’est très beau. Quand ils mélangent les tuiles, il y a quelque chose de très, très, très beau au niveau sonore. Et je me suis dit, en fait, ça va être super cinématographique. Et puis aussi, on baigne à nouveau dans un milieu masculin. Sauf que là, Marguerite, elle est habituée. En fait, c’est son éducation d’être entourée d’hommes. Donc, du coup, là où peut- être une autre femme aurait été un petit peu gênée de tous ces hommes qui l’entourent et qui la regardent, ça ne lui pose aucun problème. Donc, du coup, elle est très à l’aise à un endroit où peu de femmes le seraient. Et c’est ça aussi que je voulais un peu dire sur Marguerite au début, c’est au début quelqu’un qui cherche à vraiment cacher sa féminité, à faire en sorte même qu’elle n’existe pas. C’est quelqu’un qui ne veut pas dénoter. C’est quelqu’un qui va être comme les autres. Donc les autres, c’est être un garçon. Et qu’est- ce que ça exige dans notre société d’être un garçon ? C’est aussi tout ce qu’on se met sur les épaules.

C’est la répression des sentiments. C’est un monde où il faut taire sa sensibilité, où il faut être fort, il faut être dur. C’est tout ça qu’elle s’est imposée, Marguerite. C’est tout ça qu’elle s’impose au début. Elle pense que pour réussir, il faut qu’elle soit comme ça. Il faut qu’elle soit comme les autres. Et aussi, c’est un milieu très compétitif qui ressemble aux sportifs de haut niveau. Donc, il y a quelque chose qui est imposé par le fait qu’il n’y ait que des garçons, pratiquement que des garçons dans son Ecole en mathématiques et que ce soit un milieu très compétitif. Et ces deux choses lui imposent une dureté et c’est quelqu’un qui met à l’écart tout ce qui est l’irrationnel des sentiments. Et donc c’est quelqu’un qui s’est structuré comme ça. Et à un moment donné, en quittant l’école, grâce à son erreur, on peut vraiment dire grâce, elle va éprouver dans le monde extérieur, justement, tout l’irrationnel des sentiments. Et elle va voir qu’en fait, les sentiments, les émotions peuvent être une force et que ce n’est pas quelque chose qui fragilise ou en tout cas, cette fragilité peut devenir une force. Et ça va être tout l’apprentissage de Marguerite.

Et en apprenant tout ça et en faisant l’apprentissage de tout ça, c’est quelqu’un qui va s’agrandir, qui va développer une puissance. Et c’est cette puissance qui va lui permettre de potentiellement devenir une grande mathématicienne. Il y a vraiment ce trajet-là qui est important.

Anne Boyé

C’est vraiment important, et moi ’aurais envie finalement de présenter ce film à des publics de lycéens et de lycéennes et de discuter avec eux à partir de ça. Parce que c’est vrai qu’on inculque aux filles et aux jeunes femmes que réussir, c’est être comme un homme. C’est ça. Or, on voit justement là que la force, c’est aussi de se respecter soi-même en quelque sorte et d’être soi-même. C’est quand même très important pour les jeunes femmes de leur dire ça, de le leur transmettre.

Anna Novion

Et que la vulnérabilité n’est pas une faiblesse. La vulnérabilité est une force. Oui, tout à fait. Mais tous les films racontent ça, au final. J’ai l’impression qu’à chaque fois, je reviens à ce discours de « La vulnérabilité est une force. »

Anne Boyé

Ça, c’est vraiment important. Merci pour toutes ces choses qui sont transmises. D’autres questions transparaissent aussi parce que le public commence à comprendre ce que c’est que la recherche mathématique. Le fait que ça prend la tête en permanence, même quand on ne veut pas. L’espèce de serendipity, c’est-à-dire le truc tout d’un coup… Finalement, elle repart auprès de sa mère, elle essaie de faire le vide et d’un seul coup, un truc se passe et ça y est, c’est le déclenchement.

Ça me faisait penser à ce que décrivait Poincaré, quand il parle de l’invention mathématique où, à propos des fonctions fuchsiennes, c’est tout d’un coup des coïncidences qui font qu’il va mettre en relation des trucs auxquels il n’avait pas pensé avant, et qui arrivent parce qu’il avait lâché prise.

Anna Novion

Je trouve que ça, c’est extrêmement intéressant parce que je pense que quand on n’a jamais fait de mathématiques, on ne se rend pas compte de tout ça. Comment ça marche la recherche ? C’est important. Oui, je crois que c’est Poincaré. Je crois que c’était quand il montait dans le bus. Oui, c’est ça. Dans un tramway. Il monte dans le tramway. Quand on écrit un scénario, c’est pareil. C’est qu’à un moment donné, il faut savoir lâcher prise. Mais ça fait toujours… Pour moi, c’est toujours en lien avec cette vulnérabilité, c’est- à- dire, un moment, lâcher prise c’est aussi lâcher le contrôle, lâcher la maîtrise et de ne pas, un moment, admettre qu’on ne sait pas. Et c’est aussi dans cet état où on laisse les choses se faire d’elles- mêmes, on laisse l’inconscient peut- être libérer quelque chose et qu’à un moment donné, c’est souvent… En tout cas, quand on écrit un scénario, c’est souvent quand, à un moment, on va se balader et on voit quelque chose dans la rue qui a un rapport ou pas avec le film et tout d’un coup, il y a une idée qui vient et qui surgit. Et en fait, c’est une histoire de confiance, je crois, tout ça. C’est à un moment donné, si on lâche un peu prise et qu’on a confiance dans ce lâcher prise, on peut aussi accepter qu’il y a une part d’irrationnel là- dedans et que les idées peuvent venir d’ailleurs, de quelque chose et que ce n’est pas forcément en réfléchissant tout le temps, tout le temps. Mais moi- même, je fais l’exercice de ça parce que moi, j’ai une tendance à être assez obsessionnelle et à ne vouloir jamais lâcher prise. Et toujours, quand je butte sur l’écriture du scénario, à chaque fois, j’ai du mal à lâcher. Et c’est aussi beaucoup en discutant avec mon scénariste qu’on s’est rendu compte de ça. Et en lisant et en écoutant des anecdotes de mathématiciens et en parlant avec Ariane, je me suis rendue compte qu’il y avait aussi ce point commun.

Anne Boyé

Dans les autres points communs, je pense que c’est la beauté des mathématiques. Quelquefois, quand on parle comme ça, on parle de la beauté des mathématiques et les personnes qui ne connaissent pas les mathématiques se disent « Qu’est-ce que c’est que ce truc-là ? » Et là, finalement, c’est aussi une des qualités que j’ai extrêmement appréciées. On sent la beauté des mathématiques et non seulement la beauté abstraite, mais la beauté concrète parce que je ne sais pas, mais je pense qu’il y a plusieurs personnes qui ont pu se dire que tapisser un salon avec des formules de mathématiques, ça avait aussi quelque chose de poétique, finalement. Même si on ne comprend rien, mais justement, parce qu’on ne comprend rien, c’est poétique. Et je suis sûre que ça aussi, c’est frappant. C’est une trouvaille quand même. C’est une trouvaille, je trouve, d’avoir eu cette idée.

Anna Novion

C’est comme des hiéroglyphes.

Anne Boyé

Voilà, exactement. C’est comme des hiéroglyphes.

Anna Novion

Moi, je l’ai filmé d’une manière picturale aussi parce que je n’y comprends rien. Du coup, je l’ai filmé comme une peinture abstraite qui tout d’un coup m’émeut, comme du Hartung, comme du Miro. Je l’ai vraiment filmé comme si c’était une peinture que je trouvais belle et que j’avais envie de filmer. Je pense que le fait de rien comprendre m’a aidée beaucoup.

Anne Boyé

Je vous remercie vraiment beaucoup pour ça. C’est parce que c’est en correspondance avec tout ce que moi j’ai éprouvé en regardant ce film. Je pense que, comme je l’ai dit, c’est un film qu’il faut voir et qui amène le débat après et qui peut convaincre aussi. Parce que finalement, c’est un film un petit peu comme un thriller. On se dit « Oui, est-ce qu’elle va réussir ? » Et puis finalement, c’est vrai. Donc elle réussit et elle réussit en même temps à devenir vraiment femme à la fin du film. C’est-à-dire en même temps, sa réussite mathématique coïncide avec sa réussite de devenir femme. Et je trouve que ça c’est formidable parce qu’on a beaucoup l’image des mathématiciennes qui seraient des femmes qui ont du mal à avoir « une vraie vie », qui sont un petit peu comme des prêtresses. Au début, on a l’impression que ça va être ça et finalement, ce n’est pas ça. Je trouve que aussi pour cela, c’est vraiment intéressant. Et puis quand même, je pense que si on veut convaincre que c’est bien de faire des maths, qu’on soit fille ou garçon, cette vie sociale qu’il y a aussi quand même autour des maths, un congrès auquel on va et où on exprime tout et tout le monde arrive comme ça, c’est un petit peu comme un tableau autour duquel tout le monde s’agglomèrerait parce que c’est formidable.

Et je trouve que la fin est très, très belle aussi. Moi, j’ai vraiment beaucoup aimé la fin. Je ne sais pas comment vous, vous aviez imaginé cette fin de film, mais moi, je l’ai vraiment beaucoup apprécié parce que c’est quelque chose qui, jusqu’au bout, apporte aussi au film. Je suppose Ariane que c’est des choses que vous avez ressenties quand vous fréquentez les congrès de mathématiques, il y a beaucoup de choses qui se passent comme ça. Il y a le bouche- à- oreille, puis tout d’un coup, « Wouah… » Je ne sais pas, j’imagine.

Ariane Mézard

Je sens que vous parlez très bien du film. Je vous écoute avec délectation.

Voilà, toutes les deux, vous êtes extraordinaires. Je sens que vous avez vraiment perçu des messages importants auxquels, je pense, Anna était attachée et qu’elle a vraiment cherché à exprimer.

Anne Boyé

C’est donc une réussite. Evidemment, je suis un petit peu… Je n’étais pas une spectatrice complètement neutre, complètement innocente. C’est un peu biaisé. Mais ce que je voulais signaler et que je disais à Anna, c’est que quand j’ai regardé ce film, c’était dans un festival grand public, avec des personnes qui ne connaissaient rien en mathématiques et j’ai senti leur émotion qui grandissait. Et après, elles sont venues me voir parce qu’elles se disaient « Elle, elle sait, est-ce que c’est comme ça ? ». C’est pour ça que je pense que ce que je dis traduit quand même des émotions et des perceptions de beaucoup.

Ariane Mézard

C’est formidable que votre article puisse retranscrire tout cela.

Anne Boyé

 J’espère.  C’est une grosse responsabilité. J’en ai déjà parlé autour de moi, mais je vais en parler encore mieux, évidemment, et encore plus longuement. Vraiment, merci pour tout ça, parce que c’était vraiment… Je n’ai pas dit un mot sur elle, mais l’actrice qui joue, quand même, on dirait qu’elle est une vraie étudiante. C’est une vraie jeune mathématicienne de l’ENS, vraiment. Elle était dans ce rôle et le directeur de thèse ressemble à des directeurs de thèse que je connais et que j’ai connus. C’est vrai que cette relation un petit peu délicate, surtout entre une jeune femme et LE directeur de thèse, parce que très majoritairement, les directeurs sont des directeurs et peu de directrices.  Donc, Ariane, vous êtes sûrement une… Les relations… Je  pense que les relations entre une directrice de thèse et ses étudiantes, une femme, c’est différent. Donc, là aussi, je pense que vous avez dû mettre de votre ressenti là-dedans, de vos relations avec vos jeunes doctorantes et doctorants, sûrement.

Vous aviez peut- être d’autres choses à me transmettre, que je pourrais transmettre aux lectrices et lecteurs de Tangente ?

Anna Novion

Ce que je peux dire, c’est que quand même, Ariane a fait un travail absolument merveilleux aussi, justement avec Ella, où pendant quatre mois, Ella venait une demi- journée voir Ariane à l’école normale supérieure et elle lui donnait des cours pour que toutes les mathématiques du film soient écrites d’une manière extrêmement fluide, que ce soit sa propre langue et qu’on ne puisse pas, justement, à un seul moment douter qu’elle fait des mathématiques. Il fallait que ce soit extrêmement naturel, très fluide. Moi, je tenais aussi vraiment beaucoup à ce qu’elles travaillent ensemble parce que je… Il y a une vraie relation aussi qui s’est créée entre Ella et Ariane, qui a fait qu’aussi, Ella a compris, à force de voir aussi Ariane, qu’est- ce que c’était d’être une mathématicienne. Au début, je sais qu’elle voulait tout comprendre à ce que faisait Marguerite. Je disais, « mais tu ne comprendras jamais rien. En tout cas, ce n’est pas en quatre mois que tu vas tout d’un coup comprendre qu’est-ce que c’est, comment on démonte la conjecture de Goldbach ». Par contre, elle peut comprendre qu’est- ce que c’est, comme moi aussi, en discutant beaucoup avec Ariane, comment j’ai compris ce qu’il y a derrière une mathématicienne.

Chacun est différent, mais en tout cas, de rentrer un petit peu dans la tête d’une mathématicienne, de comprendre ses émotions… Et je pense que, Ella, en rencontrant Ariane et en passant beaucoup de temps avec elle, a compris aussi l’engagement que c’est de faire des mathématiques. En fait, il y a quand même quelque chose de l’ordre d’un engagement colossal. C’est quelque chose qui, je crois, est fondamental dans les métiers qu’on fait, que ce soit des maths, que ce soit du cinéma. C’est aussi des métiers qui demandent un engagement qui est quasi total. Ça prend énormément de place dans la vie. Et je crois qu’il y a aussi ça en commun. Et je voulais que vraiment, Ella puisse éprouver tout ça. Sinon, moi- même, j’ai aussi énormément passé de temps avec Ella à répéter les mathématiques et c’était assez étonnant parce que c’est la première fois que je fais ça, d’autant discuter avec une comédienne, quatre mois, pendant quatre mois, une fois par semaine, on se voyait aussi. Elle voyait Ariane. Après, elle me voyait, moi. Elle avait comme ça ses rendez- vous hebdomadaires. Et moi, c’était vraiment de la discussion. Alors des fois, on travaillait aussi beaucoup sur la démarche, on répétait des scènes et tout ça.

Mais aussi, on parlait beaucoup de qui elle était. Et elle me disait des choses sur Marguerite. Moi, je lui disais des choses sur Marguerite et à force, Marguerite, comme ça, c’est comme si elle a commencé à naître. Elle est née petit à petit et j’ai l’impression que Marguerite, il y a quelque chose aussi du triangle de Goldbach, c’est Ariane, Ella et moi. J’ai l’impression que je trouve qu’à nous trois, on a enfanté Marguerite. Il y a quelque chose comme ça. Trois modèles de femmes qui, à la fois, on est toutes les trois très différentes et en même temps, j’ai l’impression qu’on a quelque chose de profondément commun.

Ariane Mézard

Je trouve que c’est un énorme travail de création de la part d’Anna. Je pense que pour l’amuser, je disais que j’étais une petite framboise et puis elle s’était mise à cuisiner. Elle a fait un dessert extraordinaire. C’est où on a fourni de la matière première des images de tableaux comme vous avez derrière moi, comme votre magnifique bibliothèque. On était de la matière première et c’est Anna qui a fait ce film. Mais elle a su effectivement cueillir des petites framboises à l’Ecole Normale.

Anne Boyé

Ça me fait extrêmement plaisir parce que j’ai été il y a pendant de longues années professeure dans un lycée et une élève de seconde m’avait dit « Je n’aime pas les mathématiques parce que ce que j’aime, c’est cueillir les pâquerettes le long des petits chemins et les autoroutes ne m’intéressent pas. » Et je lui avais dit « Tu verras, à la fin de l’année on aura cueilli tes pâquerettes. » Et voilà. C’est vraiment exactement ça et c’est formidable. C’est formidable. Je trouve que c’est la poésie quand même, l’évasion. Parce que c’est vrai que ça prend la tête, mais ça permet de s’évader aussi, de voir des choses différemment et d’aller dans plein de directions. Donc la pensée est complètement libre quand on fait des mathématiques.

Ariane Mézard

Le cinéma aussi.

Anne Boyé

Voilà. Et le cinéma aussi, puisque le cinéma, ça permet justement d’aller dans des mondes qu’on ne connaît pas et c’est formidable. Franchement, merci beaucoup à Anna parce que vraiment, je trouve que… Je sais que ce film a déjà été récompensé beaucoup de fois, mais c’est normal. Je pense que c’est normal que faire un film grand public sur les mathématiques et une mathématicienne, c’est formidable. C’est formidable.

Anna Novion

Merci.

Anne Boyé

Je vous remercie beaucoup de cette interview, du travail que vous avez fait toutes les deux pour aboutir à ce film qui est formidable. Et puis peut- être, Ariane, vous allez continuer à côtoyer le milieu du cinéma par l’intermédiaire d’Anna ? Oui ?

Anna Novion

Maintenant, je lui ferai lire les prochaines versions.

Ça ne parle pas de mathématiques. Ariane a une immense sensibilité et c’est toujours très intéressant de parler avec elle de l’écriture des films. Et d’ailleurs, je me rappelle que sur le tournage, Ariane était présente à chaque fois. Toutes les journées où il y avait des mathématiques, elle était présente pour s’assurer que ce qu’ils écrivent au tableau soit juste. Et même la scripte ne pouvait pas vraiment vérifier ça, ni moi. Donc on avait vraiment besoin d’Ariane. Et il m’est arrivé à plusieurs reprises de demander à Ariane son regard sur une scène qui ne parlait pas forcément de mathématiques, mais où elle était présente ce jour- là, donc souvent, elle restait un petit peu. Et moi, j’aimais beaucoup avoir sa présence. Et souvent, je me rappelle, il y avait pour la scène d’un moment où Marguerite et Lucas, où c’est assez tendu entre eux, on va dire, pour ne pas trop révéler, j’étais un petit peu perdue et je me suis dit « Il n’y a que le regard d’Ariane qui va m’éclairer ». Et je suis allée voir Ariane, tu dois te rappeler.

Et je lui ai demandé de me dire « Qu’est-ce que tu penses de ce que je suis en train de faire ? Et tu m’as dit quelques mots qui m’ont tout de suite remis dans le droit chemin et qui m’ont tout de suite rassurée. Je me suis dit « Ça va, il faut que je continue à me faire confiance ».  Ariane a une sensibilité qui est juste absolument hallucinante. Je dirais presque une hyper sensibilité et qui fait que son regard, souvent, m’a toujours bien guidée.

Ariane Mézard

Je dirais un peu autrement. Je pense qu’on est comme des personnes qui ne sont pas du tout de la même culture, Anna et moi, et on a une grande liberté quant au regard qu’on porte l’une sur l’autre puisque, de toute façon, on n’est pas du tout dans le même monde et on peut tout se dire. Et puis, avec naïveté, pourquoi c’est comme ça ton truc ? Et en fait, ce regard naïf qu’on porte à l’autre est extrêmement constructif et apporte beaucoup de connaissance de soi- même et est très utile. Je pense que c’est une façon, une amitié, un lien à l’autre qui est le bon, à mon avis, dans les relations aux autres. Et si le spectateur, peut appréhender les mathématiques, les percevoir comme ça, en disant « C’est comme au Japon, c’est un monde qui est différent, mais il est attrayant et j’ai envie d’en savoir plus ». Vraiment, Anna, elle aura tout fait pour nous. Je crois que c’est… Non ? Oui, c’est formidable

Anne Boyé

Je n’ai pas du tout parlé du personnage de Lucas parce que j’ai l’impression qu’avec vous, on pourrait parler des heures. Moi, je suis très bavarde, j’ai plein de choses à dire toujours et vous aussi. C’est vrai que le personnage de Lucas est aussi très typique, je pense, parce que c’est le jeune mathématicien, sûr de lui, qui ne veut pas s’encombrer de sentiments et que finalement, au départ, on a l’impression que si c’est lui qui réussit, tant pis pour Marguerite, c’est comme ça. C’est la vie, c’est comme ça.

Anna Novion

Lucas, c’est un personnage que j’ai construit un peu en opposition à Marguerite, c’est- à- dire que c’est quelqu’un qui sacralise moins les mathématiques que Marguerite, je crois. Et en même temps, il est assez agaçant au début, mais c’est aussi parce qu’on est dans le regard de Marguerite et tout d’un coup, d’avoir quelqu’un qui semble passer aussi facilement des mathématiques à la vie, ça agace parce qu’il semble avoir des facilités qu’elle n’a pas.

Pour elle, il y a un engagement qui est tellement absolu. Elle a un rapport quasi religieux aux mathématiques, Marguerite. D’ailleurs, il y a une analogie, on parle de séminaire. Il y a comme ça un peu une analogie avec le religieux. Je crois que Marguerite, dans sa solitude et dans son abnégation totale pour les mathématiques, est quelqu’un qui se consacre. Et de l’autre côté, elle rencontre quelqu’un qui a à peu près le même niveau qu’elle et qui semble détaché, « Il était avec tel prof, s’il y a une meilleure opportunité, il va avec tel prof ». Moi, je ne pense pas qu’elle ait … Je ne dis pas que quelqu’un a raison ou qu’il a tort. Je ne sanctionne personne. C’est juste des manières de voir la vie différente et une manière de vivre différente et de mener sa carrière différente. Et je pense qu’à un moment donné, lui, il va être touché de voir à quel point son rapport aux mathématiques est autre, ça va le toucher à un moment donné. Et elle, elle va voir que derrière ce côté qui a l’air un peu ambitieux comme ça au début et de ne pas avoir peur de la concurrence, elle va voir que derrière ça, c’est juste quelqu’un qui se pose moins de problèmes et qui juste passe…

D’ailleurs, on avait rencontré avec Julien Frison, …  On avait fait un Zoom avec un des «Fields »…. Son nom m’échappe, c’était un Italien. Comment ?

Ariane Mézard

Alessio Figalli

Anna Novion

Voilà, c’est ça. Parce que j’avais demandé à Cédric Villani si, en décrivant un petit peu comment était Lucas, je lui avais demandé s’il ne connaissait pas un mathématicien qui pourrait ressembler comme ça à quelqu’un comme Lucas. Parce que Villani, je ne trouvais pas qu’il était très Lucas. Et en fait, il nous a proposé un Zoom avec ce mathématicien. Et en effet, c’était un très beau garçon. Enfin, garçon, homme plutôt, on peut dire. C’était un très bel homme qui disait « Mais moi, à un moment, j’ai besoin d’aller boire une bière le soir. J’ai besoin de sortir, j’ai besoin d’aller dans des soirées ». Et on sentait un rapport en même temps très sain. Il passe des mathématiques à la vie extérieure et on sent que ce mouvement de passage d’une vie à l’autre n’est pas très compliqué. Donc évidemment, quand pour quelqu’un d’autre, c’est très compliqué, ça agace obligatoirement. C’est terriblement vexant. Souvent, ça se construit comme ça aussi, le modèle de la comédie romantique où c’est quelqu’un qui rencontre son opposé et qui déteste, qui a du mal avec cet opposé, puis finalement, qui va se rendre compte qu’il a plus de choses en commun qu’il ne le pensait ou plus de choses à faire avec.

Anne Boyé

J’avais dit une demi- heure, nous avons largement dépassé, mais c’était un tel plaisir. Je pense qu’à la fois pour les lectrices et les lecteurs de Tangente, ce sera vraiment quelque chose d’intéressant, mais aussi pour toutes celles et tous ceux qui vont sur notre site femmes et mathématiques en particulier les lycéennes et les lycéens qui ont envie de découvrir ce monde qu’elles et ils ne connaissent pas. Et nous, c’est un de nos objectifs aussi de faire découvrir quelque chose d’inconnu. Et je pense qu’en même temps, elles et ils découvriront le cinéma peut-être sous un jour auquel elles et ils n’avaient pas pensé.

Car bien sûr, le monde du cinéma est quelque chose qui ouvre, c’est ce qu’on a dit tout à l’heure, qui ouvre sur des mondes auxquels on ne pense pas. C’est un petit peu comme les romans d’ailleurs, quelquefois. C’est une manière d’échanger et de voir le monde différemment. Donc voilà. Je vous remercie énormément.

 Anna Novion

Merci beaucoup.

Ariane Mézard

Merci. Au revoir.

Anna Novion

Au revoir. À bientôt